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Dernière mise à jour : Mai 2021

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Portrait de Marie-Laurana Rose-Nagau

« Retirer les chaînes de nos têtes » pour innover

Portrait de Marie-Laurana Rose-Nagau
© O.Biabiany/INRAE
Fière de sa culture Marie-Galantaise, Marie-Laurana est doctorante à INRAE sur l’enrichissement protéique de matières végétales pour l’alimentation animale après un stage dans AgroEcoDiv.

Le quotidien d’un doctorant : aucune semaine ne se ressemble !

Marie-Laurana réalise un stage de fin d’études pour AgroEcoDiv, qui l’amène ensuite à préparer un doctorat sur l’alimentation animale à partir de canne et de bananes.

Océane : Tu réalises actuellement une thèse à INRAE. Quel a été ton parcours avant ça ?

Marie-Laurana : J’ai fait une licence en Biologie-Biochimie à l’Université des Antilles, avec une spécialisation en agroalimentaire. Ensuite, j’ai suivi un master en Biologie, Santé et Alimentation en milieu tropical, spécialité alimentation. C’est pour mon stage de fin d’études dans le cadre d’AgroEcoDiv que je suis arrivée à INRAE.

Océane : Aujourd’hui, quel est le sujet de ta thèse ?

Marie-Laurana : C’est la suite de mon stage de fin d’études. Je travaille sur l’enrichissement protéique de ressources végétales locales, la canne et la banane, destinées à l’alimentation durable d’animaux d’élevage. Ce sont deux ressources riches en sucres mais pauvres en protéines.  Les levures étant riches en protéines, en les cultivant sur les tiges de canne et/ou la banane verte, on obtient un aliment équilibré et stable. L’idée c’est de produire un aliment enrichi à hauteur de 14% de protéines en utilisant deux bétonnières programmées électriquement comme bioréacteurs fermentaires. D’abord, il a fallu optimiser et fiabiliser la méthode de production de l’aliment. Il a fallu ensuite standardiser la méthode c’est-à-dire préciser les détails opératoires du procédé. Maintenant, je produis en grande quantité afin de nourrir des bandes d’animaux (des moutons) qui participeront aux essais d’alimentation.

Océane : À quoi ressemble une semaine-type d’un thésard ?

Marie-Laurana : Aucune semaine ne se ressemble. On va au laboratoire pour faire des analyses, on fait un peu de bureau entre deux analyses et deux expérimentations. Après, il y a de la rédaction. Mais en réalité, les semaines les plus réglées sont celles où j’expérimente, parce que je suis un protocole. Pour la production de l’aliment par exemple, ça commence par la livraison ou l’approvisionnement en canne ou en banane. Ensuite, il faut les nettoyer, broyer, et conserver. Entre temps, je mets en agitation un levain dans les bétonnières. Ce n’est qu’après qu’on introduit progressivement les matières végétales au levain. À la fin de la semaine, le produit enrichi est séché sous serre, à l’énergie solaire.

 Il faut valoriser les ressources locales et tenir compte des contraintes des agriculteurs

Avec sa thèse, Marie-Laurana travaille à la valorisation de nos ressources locales et considère les contraintes des agriculteurs pour réaliser ses expérimentations : des sujets et des valeurs au cœur d’AgroEcoDiv.

Océane : Quelles relations tu entretiens avec les agriculteurs dans le cadre de ta thèse ?

Marie-Laurana : Alors, il m’arrive de m’approvisionner en canne ou en banane chez des agriculteurs. Ensuite, lors de mon stage, on a pu faire une journée technique pour avoir l’avis des agriculteurs sur le sujet. Ils étaient intéressés de pouvoir faire leurs aliments eux-mêmes, pour réduire les coûts de l’alimentation par apport aux ressources importées. On aurait aimé pouvoir mettre en place le procédé dans leurs exploitations pour avoir leurs retours dessus. On fait au mieux pour prendre en compte les contraintes perçues des agriculteurs : par exemple, on s’est dit que les bétonnières étaient des outils résistants, installables dans une ferme ou par une coopérative agricole. Les petites bétonnières coûtent environ 200 euros ; les plus grandes font jusqu’à 2300 euros. J’ai utilisé les deux.

Océane : Et la canne et la banane que tu utilises, elles ne pourraient pas servir à l’alimentation humaine ?

Marie-Laurana : La canne et la banane sont deux cultures abondantes sur l’île. Dans le cas de la banane, il s’agit d’écarts de tri c’est à dire des bananes qui ne répondent pas aux critères d’exportation. En ce sens, ces écarts de tri sont valorisés dans la production d’aliment pour animaux.

Océane : Quels sont les liens entre AgroEcoDiv et ta thèse ?

Marie-Laurana : C’est l’enjeu de nourrir de façon durable les animaux, par le biais de ressources locales qu’on a ici, qui sont disponibles et abondantes au cours de l’année, en prenant en compte les contraintes des agriculteurs. Au-delà de ma thèse, je m’implique dans l’organisation d’évènements pour AgroEcoDiv : le séminaire des stagiaires d’AgroEcoDiv, en juin 2021 par exemple. C’est important pour la connaissance de tous : la connaissance de la recherche pour partager un langage commun, mais aussi la connaissance des agriculteurs qui peuvent être intéressés par ce qu’on fait aussi. En plus, à cause du Covid, on s’est rendu compte que nos liens s’étaient affaiblis avec les stagiaires et entre stagiaires. C’est aussi le côté relationnel qu’on a voulu raviver avec le séminaire.

Océane : Quelles sont les difficultés de ta thèse ?

Marie-Laurana : C’est physique la production de l’aliment ! Et puis, il y a beaucoup d’aléas : des expés qui ne fonctionnent pas comme prévu, des retards de certains fournisseurs… En deuxième année, j’ai eu une grosse remise en question ; je me demandais ce que je faisais en thèse parce qu’on prend du retard sur notre planning, mais le temps lui ne recule pas.  Il y a une pression qui est mise et qu’on se met. Il faut être bien entouré, par les amis, la famille…

 

À Marie-Galante, le règne du jardin créole

Marie-Laurana évoque avec plaisir l’agriculture qui l’inspire, mais également avec engagement les défis pour cette agriculture, entre jardin créole et agriculture d’innovation.

Océane : Ta famille connaît le milieu agricole, non ?

Marie-Laurana : Oui, ma famille est de Marie-Galante et ils cultivent tous. Je vais souvent chez ma mamie, où il y a le petit jardin créole. Alors qu’elle n’a plus vraiment l’âge, on la retrouve en train d’arracher des herbes ou avec son sac de pois - elle est fan des pois !  Ma tatie et mon tonton cultivent de la canne, ignames, patate, pois, carapate, tomates, persil, thym, plantes médicinales… Ils font aussi de l’élevage. À Marie-Galante, chacun a son petit jardin à côté de la maison. Quand j’y vais, le temps s’arrête, c’est beaucoup plus paisible. Tout le monde se connaît, tout le monde est chez soi, tu repars toujours avec quelque chose.

Océane : Pour toi, quel est l’avenir idéal de l’agriculture guadeloupéenne ?

Marie-Laurana : Je souhaite qu’il y ait beaucoup plus de jeunes et de personnes qui innovent. Par exemple, avec les résultats de ma thèse, on pourrait monter une start-up pour qu’on ait un aliment de chez nous. Pour ça, il faudrait qu’on ait du financement. Je souhaite qu’on puisse consommer beaucoup plus ce qu’on a ici, et valoriser nos ressources. Il faudrait retirer les chaînes qu’on a dans la tête, depuis le berceau.